Agoravox, 2/10/14

La grasse matinée est-elle une habitude française ? Peut-être. En tous les cas, elle renvoie à une autre époque – d’ailleurs pas si lointaine -, à l’aube de la société de consommation.

Dans les années 50-60, les gens travaillaient, en général, cinq à six jours par semaine. Leurs levers étaient souvent plus matinaux qu’aujourd’hui. Dans ces conditions, quoi de plus normal que de s’accorder un temps plus long de sommeil et de récupération ? Le dimanche était alors le seul jour où ils pouvaient profiter du confort domestique acquis par leur travail et ils entendaient bien en profiter sans complexe. Si péché de paresse il y avait, il était naturellement subsumé par le droit divin au repos (on parlait encore de « jour du Seigneur »). On se levait souvent à 10 heures, voire plus tard quand on était allé danser la veille. Le petit-déjeuner se prenait, bien sûr, au lit et, lorsqu’on avait la chance d’avoir une présence aimante près de soi, on ne se faisait pas prier pour finir la matinée sous les draps.

Oui, la grasse matinée est certainement une figure mythologique du bonheur moderne. Sorte d’oasis temporel, elle signifiait que le farniente était désormais à la portée de tous, même de façon plus limitée que celui dont jouissaient encore les classes privilégiées. Fruit d’une amélioration sensible des conditions de vie, cette douce habitude devait pourtant être bousculée dès les années 80. En cette décennie (pourtant tournée à gauche) apparurent, dans l’espace public, de nouveaux impératifs moraux. Foin du repos hebdomadaire et des plaisirs sensuels ! Le bien-être allait désormais s’accorder avec l’effort physique et la transpiration. Ce fut alors la grande vogue du footing dominical, quand ce n’était pas le cours de gym télévisé de Véronique et Davina. Finie la bienfaisante chaleur de la couette ! Il fallait à présent tonifier ces corps qui croulaient déjà sous la fatigue du travail – mais un travail de plus en plus sédentaire. Au bonheur de ne rien faire succéda le bonheur de l’activité effrénée, fut-elle ludique et joyeuse. Progressivement, la santé puis la beauté furent érigées au rang de valeurs cardinales. Plus de sympathie ni d’excuse pour les gros et les impotents. Ce n’était pourtant qu’une étape dans un processus qui devait impitoyablement bannir le repos de la vie humaine. 

Le pire était encore à venir. Il arriva trente ans plus tard, au tournant des années 2010, avec les autorisations administratives au travail dominical. Les premiers touchés furent les employés de la grande distribution. Et l’on vit ainsi des enseignes qui ne fermaient plus leurs portes. Le travail ininterrompu – ce rêve fordien – s’imposa peu à peu sur les vieilles habitudes françaises. Produire plus pour vendre plus, faire du chiffre sans trêve : voilà l’idéal prôné par des politiciens sans scrupules, de quelque bord qu’ils se situent. Et pas de meilleurs alibis à cette course au profit généralisé que la compétition industrielle et la crise indéfiniment prolongée. Adieu la grasse matinée. Adieu le footing et la gym-tonic devant la télé. Adieu les délicats élans de la messe. Il faut désormais turbiner sans relâche si l’on veut rester dans la course et participer à l’effort national. Quitte à oublier le sens même de l’existence, le partage et le bonheur.

Devant ce constat accablant, une seule question se pose : quand sortira-t’on enfin de ce modèle infernal dont aucune espèce animale, à part la notre, ne voudrait (si les animaux pouvaient s’exprimer) ? Ou, formulée autrement, quand réclamera-t’on le droit au repos avec la même conviction que le droit au travail ?

Jacques LUCCHESI


Christine Boutin confirme notre point de vue d’hier en estimant que Jean-Frédéric Poisson a perdu Rambouillet en partie à cause de son vote pour le dimanche :

« Même Jean-Frédéric Poisson, pourtant son ancien suppléant, en prend pour son grade, sanctionné, selon elle, pour avoir voté en faveur du travail du dimanche. Christine Boutin est catégorique : l’électorat de la majorité présidentielle « ne sait plus où il est.  » (Marianne 2, 12 juillet 2010, commentant l’interview de Christine Boutin sur RTL)

Dommage que Christine Boutin n’ait pas eu l’influence nécessaire sur Jean-Frédéric Poisson pour lui éviter cette erreur…


Les personnes licenciées par ED pour non-volontariat de travail du dimancheLe Progres de Lyon, 11/07/09

Alors qu’ils ont invoqué des raisons familiales, trois personnes du magasin de hard discount alimentaire Ed à Oyonnax ont été licenciées pour avoir refusé le travail dominical

Je suis caissière chez Ed depuis cinq ans. Enfin je devrais dire, j’étais ». Mi-juin, Etelvina Fernandes a reçu une lettre de licenciement de son employeur. Au motif « d’insubordination et de refus de se plier au planning ». Elle est aujourd’hui en préavis jusqu’au 17 août. Tout comme deux de ses collègues, Élise Kongo et Rath Luang.

Au cœur de leur histoire commune, le travail du dimanche. « C’est une question qui est en discussion depuis janvier 2009 dans les magasins Ed. La direction nous a expliqué qu’elle voulait ouvrir les dimanches matins. D’abord sur la base du volontariat avec un roulement et une majoration du salaire de 20 %. Les salariés ont été convoqués individuellement pour en discuter », se souvient Etelvina. « J’ai immédiatement expliqué, que pour des raisons familiales, je ne pourrais pas venir le dimanche matin pour l’instant. Ce n’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas », explique cette maman. Le dimanche, Etelvina Fernandes reconduit en voiture son fils Nicolas au Mans. À 1 300 kilomètres aller-retour d’Oyonnax. Le jeune homme est inscrit en sport-études de football américain. « C’est sa passion. C’est loin de la maison certes mais il n’existe rien de plus près dans ce sport alors on s’est organisé pour lui. Le dimanche est mon seul jour de congé et je veux le garder pour continuer à m’occuper de mon fils. Il n’a que 16 ans. J’ai cru que la direction pouvait comprendre ça ! On m’a vite répondu que l’ouverture du dimanche se ferait avec ou sans moi », se désole-t-elle aujourd’hui. Et d’avancer un autre argument : « Est-ce que les patrons croient vraiment que je peux sacrifier ma vie familiale pour 5,03 euros de paye en plus en travaillant la matinée du dimanche ? ». Une question que se pose aussi Élise Kongo. « Le 8 mars, Journée de la femme, le magasin Ed d’Oyonnax a commencé à ouvrir le dimanche matin. Nous avons été inscrites de force au planning. Mais nous avons refusé d’y aller », explique-t-elle. Et puis le magasin a fermé mi-mai pour un changement d’enseigne. Il a rouvert depuis sous l’enseigne Dia. Sans les deux caissières. Sans leur collègue, Rath Luang non plus. Pour lui aussi, le travail le dimanche pose un problème familial de taille. « C’est le jour où il voit son petit garçon. Il est séparé de la maman et n’a pas d’autre solution de garde. Les autres jours, il travaille », défendent ses collègues. Les trois salariés d’Ed ont décidé de porter conjointement leur affaire devant les prud’hommes. Une avocate les assiste. « Avec une amplitude de travail de six jours sur sept, il ne reste plus que le dimanche pour la vie de famille. Et les parents doivent s’occuper de leurs enfants, c’est aussi la loi. Alors se pose une question très importante : est-ce qu’il faut sacrifier sa vie pour le travail ? Je ne crois pas. Dans ce dossier, ces trois Oyonnaxiens sont très affectés et déçus par l’attitude déshumanisée de l’entreprise Ed. L’employeur peut organiser les horaires certes mais pas n’importe comment », s’insurge maître Inès Plantureux.


NOUVELOBS.COM | 10.07.2009 | 13:00

Des employés de caisse d’un magasin Dia d’Oyonnax ont été licenciés pour « insubordination » et « non respect des horaires planifiés ». Ils avaient refusé de travailler le dimanche, invoquant des raisons familiales.

Trois employés de caisse d’un magasin d’un magasin Dia (ex-ED) situé à Oyonnax, dans l’Ain, ont été licenciés après avoir refusé de travailler le dimanche, apprend-on par France 2, alors quel’examen du texte sur le travail dominical se poursuit vendredi 10 juillet. Motif avancé : insubordination et non respect des horaires planifiés.

Ces salariés avaient refusé de travailler le dimanche à deux reprises, invoquant des raisons familiales. Le magasin avance, lui, la convention collective, qui autorise les magasins d’alimentation à ouvrir un dimanche sur trois. Et rappelle que les salariés travaillant le dimanche sont payés 20% de plus.

Interrogée par Libération, Etelvina Fernandes, l’une des employées de caisse licenciées, parle d’une prime de 5,03 euros.  » Je leur ai dit que je ne pouvais pas. Ma vie de famille pour 5 euros ? », déclare-t-elle au quotidien. 

Les trois salariés ont l’intention de porter plainte aux Prud’hommes pour entrave à la vie familiale.
(Nouvelobs.com)


Libération, 08/07/09

Une salariée d’un établissement Ed d’Oyonnax, dans l’Ain, a été licenciée pour refus de travailler le dimanche.

Ce genre d’affaire risque-t-il de se multiplier, notamment dans les «zones touristiques» où des salariés vont tout à coup devoir accepter de travailler le dimanche sans rechigner ? Madame Fernandes travaillait depuis cinq ans au magasin Ed d’Oyonnax dans l’Ain (il s’appelle aujourd’hui Dia) «en caisse ou dans les rayons», explique-t-elle. En juin, elle a reçu, comme deux autres collègues du magasin, une lettre recommandée qui lui annonçait son licenciement. Motif : «Insubordination.» Madame Fernandes a «refusé d’effectuer à deux reprises les horaires pour lesquels [elle était] planifiée.» Entre les lignes : refus de travailler le dimanche.

Pendant cinq ans, Madame Fernandes, 45 ans, travaillait tous les samedis («parfois de 9 heures à 19 h 45, ce qui créait déjà des tensions avec mon mari») et se reposait le dimanche. Mais au mois de janvier, «ils nous ont convoqués un par un pour nous demander si on acceptait de travailler le dimanche. Payé 20 % de plus, c’est à dire pour moi 5,03 euros de prime [les commerces alimentaires n’ont pas à payer double, et n’auront toujours pas à le faire avec la nouvelle loi, ndlr]. Je leur ai dit que je ne pouvais pas. Ma vie de famille pour 5 euros ?»«On ne fait pas dans le social, ça se fera avec ou sans vous.»

Dérogation.«On est bien dans le respect de la législation et de la convention collective, rétorque-t-on chez Carrefour, à qui appartient Ed. Des systèmes de rotations ont même été organisés, visant à aménager au mieux le travail dominical.» En tant que commerce alimentaire, Ed bénéficie effectivement d’une dérogation pour ouvrir le dimanche matin. «Mais alors que l’ouverture des supermarchés le dimanche commence à s’étendre à Paris, elle est beaucoup plus rare en province, explique l’avocate des salariés, Inès Plantureux. Jamais les trois salariés dont je m’occupe n’avaient dû travailler le dimanche : le magasin était toujours fermé. Le débat qui s’est engagé nationalement depuis plusieurs mois a donné des idées aux employeurs qui se sentent le droit de faire ce qu’ils veulent…» Jusqu’à estimer que le refus de travail le dimanche mérite le licenciement.

Prud’hommes. En droit, la modification des horaires relève a priori du pouvoir de la direction. Mais aux prud’hommes, où les trois salariés vont déposer leur dossier, les juges peuvent estimer que cette modification a trop d’impact sur la vie personnelle pour que son refus puisse être sanctionné par un licenciement. Le dimanche, le collègue de madame Fernandes, licencié lui aussi, voyait son fils. Après leur séparation, son ex-femme et lui s’était mis d’accord : elle le gardait le samedi (il travaillait) et lui le dimanche. Madame Fernandes, elle, retrouvait son fils de 16 ans, en internat à 700 kilomètres de chez elle. «Sinon le travail le dimanche, je n’étais pas contre : du moment que ça permettait aux gens de se faire plus d’argent ou de faire travailler des étudiants…» Ed, lui, a préféré passer en force.


Nous ouvrons ici une nouvelle section : les témoignages.

Vous pouvez y publier votre propre expérience : au delà des discussions théorique, ce sont bien des hommes et des femmes, qui sont touchées dans leur quotidien, par les lois qui se décident par le vote d’autres hommes. Il est bon que les décideurs puissent avoir connaissance des conséquences humaines de leurs votes.