Travail le dimanche. Les comptes au doigt mouillé de Benjamin Griveaux

Benjamin Griveaux annonce « 10 000 emplois » créés depuis 2015. D’où viennent ses données ? Ni de l’INSEE, ni de la Dares, qui n’ont pas réalisé d’estimations récentes.

Pour justifier l’ouverture massive des magasins le dimanche, le porte-parole du gouvernement donne des chiffres un peu trop ronds pour être vrais…

C’est ce qui s’appelle un changement de cap. Quand on l’interrogeait, en novembre 2017, sur le travail le dimanche, Benjamin Griveaux  du bout des lèvres : « Il ne faut pas forcément ouvrir tous les commerces de Paris tous les dimanches », car « le dimanche n’est pas un jour comme les autres ». Trois mois plus tard, le porte-parole du gouvernement a abandonné toute réserve. Sur « BFM TV », il déclarait, mardi dernier : « Je suis assez favorable à ce qu’il y ait une ouverture dominicale généralisée dans Paris ». Pourquoi ? Parce que c’est bon pour l’emploi, explique ce proche du Président : « Il y a eu un test fait avec les zones touristiques internationales (ZTI). Les résultats sont plutôt probants : on parle d’un peu plus de 10 000 emplois créés en France ». Un joli chiffre, bien rond, mais difficile à étayer…

Pour commencer, un bref retour en arrière. En août 2015, la loi Macron a instauré des zones touristiques internationales (ZTI), dans lesquelles les enseignes peuvent ouvrir le dimanche et en soirée après accord d’entreprise ou de branche. La loi ne fixe aucun objectif en matière de rémunération, et oblige simplement les employeurs à conclure des accords intégrant des « compensations liées au travail dominical ». 21 ZTI ont vu le jour dans l’hexagone, dont 12 à Paris. Le tracé a donné lieu à une bataille juridique acharnée, qui n’est pas terminée : le CLIC-P, un collectif de syndicats du commerce (CGT, CFDT, FO…), cherche notamment à , en contestant leur caractère « touristique ». Dans le même temps, un groupe d’élus macronistes s’apprête à réclamer la du statut de ZTI à l’ensemble de la capitale.

Ces 3 000 créations de postes supplémentaires par an ne seraient qu’une goutte d’eau…

Le débat est hautement politique mais il revêt aussi une dimension économique. Patronat et économistes libéraux promettent évidemment des emplois à la pelle. En novembre 2013, la Chambre de commerce de Paris-Ile de France prévoyait par exemple la création de 50 000 emplois dans tout le pays, grâce à la seule généralisation de l’ouverture dominicale. Benjamin Griveaux annonce donc, pour sa part, le chiffre plus modeste de « 10 000 emplois » créés depuis 2015. D’où viennent ses données ? Ni de l’INSEE, ni de la Dares, qui n’ont pas réalisé d’estimations récentes. En réalité, ces chiffres proviennent…des enseignes elles mêmes. Dans l’entourage de Benjamin Griveaux, on explique en effet que ce chiffre est une compilation d’annonces faites par les magasins situés en ZTI sur tout le territoire. Ce qui pose au moins trois problèmes : 1) il faut croire les enseignes sur parole. 2) ces estimations ne sont pas des créations nettes d’emplois. Autrement dit, il est tout à fait possible que l’ouverture dominicale entraîne un surplus d’activité dans certaines grandes surfaces, mais que cela se traduise par des pertes d’emplois dans d’autres points de vente. 3) On ne sait rien de la nature des postes créés : CDI, CDD, temps partiels de quelques heures… Rappelons enfin que même si ce chiffre de 10 000 était validé, il n’aurait rien de très spectaculaire : rapporté aux  qui travaillent dans le commerce de détail en France, ces quelque 3 000 créations de postes supplémentaires par an ne seraient qu’une goutte d’eau…

Valable ou non, ce chiffre tranche en tout cas avec les études existantes, pour l’instant très mitigées. Les dernières données connues relatives aux ZTI datent d’une étude de la Direction générale des entreprises (DGE),  en novembre 2017. Et les résultats, centrés sur les ZTI parisiennes, n’étaient pas mirifiques. « Les données issues de l’enquête ne mettent pas encore en évidence un effet significatif sur l’emploi (nombre de salariés ou volume d’heures travaillées) », note prudemment la DGE. « Ceci pourrait s’expliquer par la forte diminution de la fréquentation touristique à Paris en 2016, ajoute-t-elle. Le nombre de nuitées hôtelières y a en effet diminué de 9,5 % entre 2015 et 2016», suite, notamment, aux attentats.

La DGE devrait publier une étude actualisée dans les semaines qui viennent…Avec enfin des annonces de créations de postes ?

Pour être complet, il faut mentionner enfin cette  de l’Insee, qui s’intéresse elle aussi aux ZTI parisiennes. Le bilan n’est pas plus reluisant que les précédentes : « entre juin 2015 et début janvier 2017, 25 accords ont été conclus au sein de groupes ou branches d’activités, parmi lesquels Darty, Marionnaud, le BHV, les Galeries Lafayette, le Printemps, la fédération de la bijouterie…Le cumul des promesses d’embauches prévues dans ces accords représente à ce jour quelques centaines d’emplois dominicaux, ce qui englobe des créations d’emplois et des modifications de contrats de travail préexistants. »

Source : https://humanite.fr/travail-le-dimanche-les-comptes-au-doigt-mouille-de-benjamin-griveaux-651774

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