JOURS FÉRIÉS ADAPTÉS DANS LES OUTRE-MER : A Paris, la polémique enfle

Adopté par l’Assemblée nationale le samedi 14 février 2015, l’amendement sur les jours fériés adaptés dans les outre-mer fait polémique à Paris. Le texte porté par Ericka Bareigts, contesté par l’Eglise de France, est vivement critiqué par les personnalités politiques UMP et FN ainsi que par quelques polémistes. De quoi remettre sérieusement en cause la question de la laïcité à La Réunion et en métropole.
 
Lors de la présentation à la presse réunionnaise de l’amendement sur les jours fériés adaptés en outre-mer, Mgr Gilbert Aubry n’avait pas l’air aussi ravi que Ericka Bareigts. "Je ne suis pas rassuré sur les répercussions sur l’hexagone. La république avait supprimé certaines fêtes religieuses et cela avait entraîné quelques bouleversements", avait expliqué l’évêque de La Réunion. De son côté, la députée avait indiqué espérer "qu’il y aura des répercussions positives au niveau national." "C’est une grande réforme, dans 15 ans on en reparlera peut-être", avait-elle ajouté.

Force est de constater que pour l’heure, le texte porté par la parlementaire dionysienne n’a pas vraiment créé un emballement de la classe politique française. Au contraire, la proposition de l’élue a souvent été utilisée par la droite et l’extrême-droite pour attaquer le gouvernement socialiste dans le cadre des discussions sur la loi Macron et l’usage de l’article 49-3 par Manuel Valls.

"Pensez-vous vraiment que les petites tractations avec les élus des départements d’outre-mer, visant à instaurer des jours fériés différents de ceux du reste du pays sont un bon signal ?" La question, destinée au premier ministre, avait été posée par Christian Jacob lors du vote de la motion de censure. Pour le président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, "cette initiative est une initiative malheureuse, elle porte en elle les risques d’une surenchère."

Pour Marion Maréchal-Le Pen, "c’est le délire laïcard qui veut qu’on fasse totalement table rase du passé, de notre héritage culturel qui, il est vrai, est en grande partie judéo-chrétien." "La tradition fait partie de notre identité", a déclaré la députée FN sur les ondes de Sud Radio. Le Front national est d’ailleurs le premier parti politique a avoir réagi officiellement sur ce sujet. Dès le dimanche 15 février 2015, Florian Philippot, le vice-président du FN, a dénoncé "une atteinte manifeste au principe d’unité et d’indivisibilité de notre République".

Une remise en question de la laïcité

Le texte, vivement débattu sur les réseaux sociaux, a également été la cible d’Eric Ciotti. "Avec la loi Macron, l’Aïd pourra remplacer Noël en outre-mer, irresponsable quand les Français s’inquiètent de voir leur mode de vie remis en cause. C’est totalement scandaleux au moment où on lutte contre les communautarismes", a écrit le député UMP sur Twitter. D’ailleurs, le président du conseil général des Alpes-Maritimes a annoncé qu’il demandera la saisine du Conseil constitutionnel pour "empêcher le remplacement en outre-mer des jours fériés catholiques."

En effet, l’amendement d’Ericka Bareigts qui a un lien peu évident avec le projet de loi sur "la croissance et l’activité" peut être retoqué par les sages du Palais-Royal. Un risque qui avait déjà été mesuré par Emmanuel Macron. "Il est du devoir du gouvernement de signaler que le lien avec la croissance et l’emploi reste très indirect, et il n’est pas à exclure qu’il y ait là un risque d’inconstitutionnalité, qui devra être mesuré", avait déclaré le ministre de l’Economie lors des débats.

Mais au-delà d’un éventuel rejet législatif, l’amendement porté par cinq députés ultramarins ouvre surtout une discussion polémique autour de la laïcité en France et en outre-mer. Même si l’adaptation du calendrier est à l’origine une demande formulée depuis une quarantaine d’années par la communauté tamoule de La Réunion, le débat glisse petit à petit vers l’Islam et des éventuelles réclamations par la communauté musulmane de métropole.

Une répercussion inquiétante alors que la France reste encore marquée par les attentats terroristes survenus en région parisienne début décembre. Ne fallait-il pas jouer totalement la carte laïque et ultramarine en redistribuant les jours fériés catholiques pour des événements uniquement non religieux comme la fin de l’en
gagisme ou encore un hommage aux déportés de la Creuse ? La question a le mérite d’être posée.

"Une forte attaque contre la religion catholique"

Du côté de l’Eglise de France, la réaction officielle est venue de part de Mgr Olivier Ribadeau-Dumas. "Il s’agit d’une attaque forte contre la religion catholique, nous ne pouvons l’accepter. Nous n’avons pas intérêt à ouvrir cette ligne de front qui pourrait être une boîte de Pandore. Il est illusoire en effet de penser que cela resterait cantonné à l’Outre-mer. C’est une mauvaise interprétation de la laïcité", a commenté le secrétaire général de la conférence des évêques de France."Je n’ai entendu ni le Consistoire ni le conseil français du culte musulman demander quoi que ce soit", a-t-il ajouté auprès de l’AFP.

Il n’y a pas que les politiques ou l’Eglise qui s’est emparée du sujet. Les médias nationaux se sont également intéressés de près à cet amendement. "Ces jours fériés à la carte, c’est la porte ouverte à tous les abus, à la négation de ce qu’est la France", a déclaré sur RTL le chroniqueur Yves Thréard, remplaçant le polémiste Eric Zemmour à l’antenne. "Cet amendement, qui poursuit la mise à l’encan du dimanche férié, est une autre expression du mépris dans lequel le catholicisme est tenu", a écrit pour sa part le journaliste Ivan Rioufol dans son blog.

Dans une tribune publiée par Le Figaro, André Bercoff s’inquiète d’une éventuelle importation d’un tel calendrier en hexagone. "Le problème est de savoir jusqu’où ira le déshabillage des rituels chrétiens au service de l’apparition de nouveaux costumes religieux ou païens, ethniques ou communautaires, et surtout sa limite géographique. Car il n’y a vraiment aucune raison pour que la diversité ne s’étende point à notre Hexagone national", a souligné l’écrivain.

La réponse est venue de la part de Gabriel Serville. Dans un texte publié sur le site "Le +" du Nouvel Obs, le député de Guyane a indiqué que "l’hexagone pourrait s’inspirer des Outre-mer, territoires aux équilibres certes fragiles, mais où chacun respecte l’autre en faisant preuve de l’empathie nécessaire." "Quoi de mieux pour se comprendre que de célébrer nos différences, célébrer cet Autre, lors de jours fériés suffisamment marqués dans nos calendriers", a justifié le parlementaire. Au grand dam de Mgr Gilbert Aubry, les répercussions sur l’hexagone ont bel et bien été au rendez-vous.

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