Essai de réponse aux équations du MEDEF sur la création d’emploi par l’ouverture dominicale.

Maître Lecourt démontre ici, dans ce brillant cas concret d’ingéniérie sociale, que les "engagements en terme d’emploi" de la FNAC ne sont absolument pas un engagement de la FNAC à créer de nouveaux emplois, dans leur formulation actuelle.

Encore une carabistouille de plus. 

 
Maître LECOURT, 12/12/2014

Monsieur GATTAZ promet des emplois si le travail du dimanche est autorisé. Des milliers mêmes. Il n’est pas le seul : Madame VERDIER-MOLINIÉ, lobbyiste chevronnée de l’iFRAP, a asséné le 3 décembre sur Arte des chiffres parfaitement invérifiables. Ces chiffres sont repris dans les médias, parfois sans réserve. Le talent et même le sourire avec lequel ces chiffres sont donnés démontre comment tout est permis lorsqu’il s’agit de communication, même si la supercherie est usée jusqu’à la corde.
Alors, faisons un peu d’économie réelle et apprenons à compter à l’aide de nos amis de la FNAC qui viennent de nous fournir un exemple concret en demandant au Préfet de lui accorder une dérogation temporaire au repos dominical pour son magasin de Bercy Village. 
Engagement en termes d’emplois
"Dans le cadre de l’ouverture du dimanche des établissements de la SNC CODIREP (NDLR : exploitant en Ile de France des 13 magasins à l’enseigne ‘la FNAC’), la direction prévoit l’embauche en contrat à durée indéterminée d’au minimum 5% des effectifs équivalent temps complet des contrats à durée indéterminée présentes au moment de l’ouverture du magasin concerné."(Extrait de l’accord d’entreprise sur le travail du dimanche du 18 mars 2010 )
Le magasin de la Fnac dispose de 65 collaborateurs selon le dossier. Mais le dossier nous apprend qu’il faut immédiatement commencer par retrancher à ce montant 10 salariés pour disposer de l’effectif à temps complet indiqué, soit 54,95 salariés seulement.
Pour satisfaire à l’engagement qu’elle a pris, en échange de son ouverture le dimanche, la FNAC s’engage donc à embaucher un minimum de 2,75 salariés (5% de 54,95). Disons 3 pour arrondir.
Super ! Le chômage va enfin baisser et la courbe s’infléchir enfin !
Seulement il faut compter encore et prêter attention au sens de chacun des mots. Car il y a une subtilité. C’est de l’ingénierie sociale.
Si la FNAC précise bien qu’elle s’est engagée à embaucher des salariés à durée indéterminée, alors qu’elle demande pourtant une dérogation temporaire, à l’inverse, elle ne précise rien concernant le temps de travail des salariés embauchés. 
Il lui suffit ainsi, pour satisfaire à son engagement, de recruter 3 salariés à temps partiel, 3 salariés qui seront présents uniquement le samedi et le dimanche, soit 16 heures chacun pour faire face à l’afflux de clientèle sur ces deux jours. Mais cela pourrait aussi bien n’être que des emplois de 8 heures hebdomadaires…
Ainsi, en ouvrant 1 jour de plus, soit 1/7ème de charge de travail en plus, la FNAC peut, dans mon exemple, n’embaucher qu’1/20ème de salariés en plus. En les comptant pour un mi-temps chacun, il lui suffit donc en réalité d’augmenter son effectif d’1/100ème de ses équivalents temps plein pour faire face à cette ouverture supplémentaire ! Et cela pourrait être encore moins…
Il lui suffit en effet de réaménager les plannings des salariés déjà présents pour redéployer les salariés dans la semaine, par exemple en augmentant les temps de pause méridienne. Ceux qui seront là devront prendre la charge supplémentaire de travail augmentée d’1/7ème et gérer les rayons en l’absence de leurs collègues. Imaginez-vous une course de relais pour vous faire une image du planning de l’entreprise.
Voilà comment l’enseigne peut, sans souci, supporter 100% de majoration pour le salaire du dimanche et faire de son engagement en termes d’emplois une vaste rigolade.
Par cet exemple concret, chacun peut clairement mesurer que les chiffres sur la création d’emploi générés par la réforme du travail dominical sont un trompe l’œil.
Ils sont tronqués par le fait que celui qui les donne ne précise jamais la nature des emplois créés, ni où il les crée. 
C’est malin, non ?! 
Je ne jette pas la pierre à M. GATTAZ. Il n’est pas le premier et tant que personne ne produira une étude d’impact et ne sera pas capable de mettre sur la table des données réelles, ce genre de carabistouilles sera répété à l’envi. Et actuellement, ce n’est pas le gouvernement qui va la financer l’étude d’impact. Il n’en a ni les moyens, ni l’envie…
Et ce que ne dit pas l’accord, pas davantage que le MEDEF, c’est le prix social qu’il faudra bien que quelqu’un paie.
Je rappelle que le prix du livre est règlementé. Il est identique que vous l’achetiez chez un libraire de quartier ou à la Fnac. Cette enseigne dispose déjà d’un site internet où elle vend déjà en ligne 24/24h 7/7j, sans parler de son système de liseuse. Personnellement, je n’achète que rarement deux fois le même livre et ce que j’achète chez l’un, je ne le dépenserai pas chez le voisin.
Alors, combien de salariés des librairies voisines vont perdre leur boulot parce que leurs clients auront été acheter leur bouquin à la FNAC plutôt que de se rendre dans leur librairie qui elle, ne sera pas ouverte le dimanche et qui perdra sa clientèle et son équilibre économique précaire.
Ne vous étonnez pas non plus que demain, le salarié à qui vous vous adresserez, vous proposera d’aller voir l’enseigne Sephora à proximité dans la zone commerciale lorsque vous lui direz que vous cherchez « le parfum » de Süskind. Il fera probablement des études qui n’auront rien à voir avec ce métier en attendant de pouvoir entrer dans la carrière qu’il prépare.
Rappelez-vous qu’il sera payé au minimum conventionnel pour faire en sorte que les majorations ne coutent pas trop cher. On lui appliquera encore la modération salariale pendant les années qui suivront pour effacer les effets de cette majoration et s’il pleure, on lui expliquera qu’il y en a cent dehors qui tapent aux carreaux pour prendre sa place de « volontaire » du dimanche. Quant à l’effectif permanent, en semaine, si les vendeurs vous font la gueule ou sont exténués, n’oubliez pas qu’ils ne seront plus que 2 en semaine à se relayer dans le rayon pour renseigner, ranger, étiqueter, là où, auparavant, ils étaient encore 3 pour tout faire.

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