Quand la consommation brade nos dimanches

La Nouvelle République, 17/10/08 – Caroline Eluard

Décider d’ouvrir davantage de magasins le dimanche est un choix économique, mais aussi sociétal. Cela implique la famille, les loisirs, la consommation et les rythmes de vie.

Le gouvernement envisage d’assouplir la législation sur le travail dominical avant la fin de l’année. Rien d’original. « Depuis 1989, l’ouverture des commerces le dimanche est régulièrement proposée », constate Robert Beck, historien (*). Les uns estiment que cette mesure créerait des emplois et doperait la croissance. Les autres répondent que le pouvoir d’achat n’est pas extensible et que le travail du dimanche impliquerait davantage de précarité. Le débat est ouvert. Mais au-delà des considérations économiques – certes primordiales – se pose une question de choix de société.

1. Des emplois du temps et une vie décalés. « C’est la loi de 1906 qui instaure le repos hebdomadaire de vingt-quatre heures et préconise fortement qu’il soit fixé le dimanche », indique Robert Beck. Cette loi, promulguée suite aux mouvements contestataires des employés du commerce, « repose sur deux valeurs nouvelles à l’époque : le repos et la famille ». Cette dernière, justement, serait la première victime du « retour » du travail dominical. « Les salariés du commerce ne voient déjà pas leurs enfants le samedi, constate Jean-Yves Boulin, sociologue au Centre national de recherche scientifique (CNRS). S’ils travaillent le lendemain, ils seront en décalage par rapport à la société, à leur famille»

2. A Paris, on ne vit pas comme à Saint-Amand-Montrond. Le dimanche reste un temps commun de rencontre, mais « nous ne vivons plus comme en 1906, indique Jean-Yves Boulin. Le déjeuner dominical en famille n’est plus la règle ». Et malgré les trente-cinq heures – qui ne concernent que 60 % de la population – beaucoup de Français manquent de temps. « Faire ses courses en périphérie du centre-ville, aller chercher ses enfants chez son ex-femme, rendre visite à ses parents à 300 km… Tous ces temps connexes – propres à la vie moderne – augmentent. Alors, des commerces ouverts le dimanche répondraient à de vrais besoins. »
Des besoins qui ne sont pas les mêmes selon les lieux. « A Paris, on n’a pas le même mode vie qu’à Tours. » Et à Tours, on ne vit pas comme à Saint-Amand-Montrond, au sud du Cher. « C’est pour ça qu’il faut envisager le problème au niveau local. Il suffirait de réunir les employeurs, les syndicats, les usagers d’une même ville pour qu’ils fixent le nombre de dimanches ouvrés. »

3. Volontariat, une fiction ? Cette proposition peut séduire, mais au détriment de certains salariés. « Pas forcément, rétorque Jean-Yves Boulin. S’il y a des compensations financières et que le volontariat est respecté. » Pour Paul Bouffartigues, directeur de recherche au CNRS, c’est pure fiction : « Donnez le choix de l’organisation de son temps de travail à une personne bien rémunérée, elle choisira généralement de travailler selon des horaires biologiquement et socialement normaux. »

4. La consommation au cœur du débat. « Pouvoir choisir un canapé le dimanche, ça veut dire prendre son temps. On n’achètera pas plus mais mieux », commente Jean-Yves Boulin.Mais, « est-ce que consommer est le modèle de loisir que l’on cherche à privilégier ? », conclut Paul Bouffartigues.

(*) Auteur de « Histoire du dimanche : de 1700 à nos jours ».

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