Le travail le dimanche : les Français y sont-ils vraiment favorables ?

Un excellent article d’Agoravox sur le Travail du Dimanche – Ronny 13/10/08

Depuis un bon mois, les déclarations gouvernementales sur les intérêts potentiels d’une libéralisation du travail le dimanche se sont succédé. Cette opération de communication vient de franchir une étape supplémentaire avec la publication par Le Journal du dimanche d’un sondage laissant penser que ces propositions auraient le soutien de l’opinion publique. Est-ce bien sûr et que cache cette volonté de « réforme » du Code du travail ?

Depuis un bon mois, MM. Luc Chatel, porte-parole du gouvernement, et Xavier Bertrand, ministre des Affaires sociales, se relayent auprès des professionnels pour les assurer de leur volonté de promouvoir le travail le dimanche, en accord avec le slogan présidentiel « travailler plus pour gagner plus ». Un sondage Ifop-Publicis paru le 12 octobre dans Le Journal du dimanche (1) laisse supposer que les Français y sont favorables à 67 %. Cette présentation des faits a été reprise tout au long de la journée de dimanche par les médias audiovisuels (France 2 et France 3, France-inter, France-info, RTL, Europe 1, etc.) avec un manque de recul étonnant ; elle mérite pourtant une analyse plus poussée.

Un sondage présenté de façon surprenante

Intéressons-nous tout d’abord au sondage lui-même. Première surprise, la question posée était « travailler le dimanche est payé davantage qu’en semaine. Si votre employeur vous proposait de travailler le dimanche, accepteriez-vous ». Cette formulation met donc en avant l’avantage salarial que procurerait le travail dominical, avantage dont on verra plus loin l’aspect fortement théorique, avant de poser la question objet. Il s’agit-là d’un biais de présentation de nature à induire une réponse a priori plutôt positive que négative. De façon plus perverse, cette question suggère aussi qu’il s’agirait d’une demande de l’employeur, et non pas d’une exigence, ce qui implique que les sondés seraient libres de refuser. On verra aussi plus loin ce qu’il en est…

Deuxième surprise, les réponses ne sont pas du type oui ou non, mais « non jamais  » (33 %), « de temps en temps » (50 %) et « toujours » (17 %). Ceci signifie donc que la moitié des personnes interrogées n’est disposée à travailler le dimanche que de temps en temps le dimanche, notion vague et opinion modérée que les analystes du Journal du dimanche et leurs confrères de la presse n’ont pourtant pas hésité à agréger sous le titre « Les Français veulent travailler le dimanche » (2). L’article du Journal du dimanche portant ce titre a d’ailleurs été rédigé par le nouveau rédacteur en chef, M. Claude Askolovitch, dont l’arrivée au journal s’est traduite par un alignement étonnant de celui-ci sur la ligne politique présidentielle (3).

Une fracture entre droite et gauche, entre Paris et province

Ce souhait de voir libéraliser le travail le dimanche correspond à une fracture entre les habitants des grandes villes et particulièrement ceux de Paris, et ceux de la province. Un résultat d’un sondage équivalent réalisé en 2007 démontrait que seul 45 % des provinciaux étaient favorables au travail dominical contre presque 75 % de leurs concitoyens citadins. Ce clivage est aussi un double clivage puisqu’il oppose électeurs de droite (favorables à 66 %) et ceux de gauche (favorables à 44 %).

Ces deux typologies sont intéressantes. A priori, ceux qui sont les plus concernés par le travail le dimanche, c’est-à-dire ceux qui devront travailler ce jour-là et qui sont statistiquement plus « à gauche » qu’« à droite », n’y sont pas si favorables que cela. Même observation par niveaux de revenu : si l’on compare les revenus disponibles par ménage en région parisienne et en province (4), on constate que c’est a priori ceux qui ont les plus forts revenus – et qui sont donc plus à mêmes de profiter de l’ouverture des magasins le dimanche – qui sont favorables au projet. Il est donc plus que probable que parmi ceux qui ont répondu « oui toujours » ou « de temps en temps » à la question posée par Ifop-Publicis, une proportion non négligeable a réagi de façon quelque peu individualiste, comme bénéficiaire potentielle, probablement non concernée par le risque que constitue le travail dominical.

Pour que ce sondage ait vraiment une valeur indicative, il aurait fallu interroger non pas l’ensemble des actifs, mais l’ensemble des actifs risquant de devoir travailler le dimanche… Il n’est alors pas certain que la réponse aurait été la même !

Une réalité en décalage avec les affirmations des politiques

Dans ce dossier du travail dominical, il est important de regarder ce qui se passe sur le terrain de plus près. Si l’on excepte les agents du secteur public (hôpitaux, armée, police, personnel des affaires étrangères, etc.) ou parapublics (RATP, SNCF, etc.) travaillant ce jour et qui bénéficient de conditions de travail parfaitement définies, il reste un important contingent de salariés du privé dont le discours paraît souvent très éloigné du consensus.

Marie, salariée en restauration rapide, nous déclare : « j’ai travaillé de 10 heures à 19 heures plusieurs dimanches de suite, avec 15 min de pause. Le patron est content, le chiffre grimpe… Mais nos horaires et nos récupérations ne sont pas conformes à la loi, et personne n’ose dire quoi que ce soit, de peur de se faire virer ». Catherine travaille à mi-temps, et seulement le samedi et le dimanche dans un centre commercial : « je suis payée au Smic. Quand j’ai fait valoir que je travaillais le dimanche et que mon salaire ne le reflétait pas, ma patronne m’a répondu : si vous n’êtes pas contente, vous démissionnez !  » Des témoignages comme cela, on en trouve des quantités sur le net. Ce sont souvent des femmes, dont la très grande majorité indiquent qu’elles n’ont pas souvent eu d’autre choix que celui-ci, imposé par leur employeur ou par la nécessité forte de travailler. Le cas de Virginie est représentatif : « A l’époque de mon embauche, j’étais dans le besoin absolu d’un travail. Du coup, quand on m’a dit que je devrai travailler un dimanche sur trois, j’ai accepté sachant pertinemment que dans le cas contraire je n’aurais pas obtenu ce poste. Depuis, la situation a bien changé. Mon mari gagne bien sa vie et nous avons eu une petite fille… Quand j’ai demandé à ne plus travailler le dimanche on m’a rétorqué que c’était dans mon contrat et qu’il fallait une motivation valable à ma requête. La raison familiale ne l’emporte pas. Je suis coincée, je ne peux pas vraiment démissionner au risque de me retrouver de nouveau sans emploi et ne plus pouvoir payer la maison. Du coup, je subis leur loi… ». C’est sans nul doute ce que nos politiques appellent le travail choisi le dimanche !

Pour qu’une décision visant à banaliser le travail dominical soit socialement acceptable, il est indispensable que cela se fasse sur la base d’un strict volontaire, et ce de façon non négociable et fortement régulée. Nous n’en prenons pas du tout le chemin, si l’on en croit les déclarations de M. Luc Chatel, porte-parole du gouvernement, qui
rappelait voilà peu que « c’est aux branches d’activités et non à la loi d’en définir les conditions ». Ajoutons à cela qu’en ces temps de crise financière majeure, de récession et de pouvoir d’achat à la dérive, il n’est pas du tout certain que l’ouverture des magasins le dimanche permette un accroissement du chiffre d’affaires et un développement de l’emploi. Il est en revanche à craindre que lorsque le travail dominical sera banalisé, on assiste à un lobbying fort des entreprises pour banaliser aussi les revenus salariaux et autres avantages sociaux de ce jour « comme un autre »…

A qui profite la manipulation ?

Difficile, après la publication du sondage incriminé et du battage médiatique qui l’a entouré, de ne pas voir là une manipulation de nos politiques et des lobbys industriels et patronaux qu’ils représentent. Rappelons à cet égard que Le Journal du dimanche appartient au groupe présidé par M. Arnaud Largardère, dont les relations fortes avec M. Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa et sa famille, et la capacité à censurer un certain nombre d’informations gênantes pour le groupe Lagardère ou le président sont connues (5). Tout aussi inquiétant, rappelons aussi que l’actionnaire principal du sondeur, l’Ifop, n’est autre que Laurence Parisot, patronne des patrons et adepte inconditionnelle de la libéralisation totale du Code du travail.

Références

(1) Marie Nicot, Le Journal du dimanche, 12 octobre 2008
(2) Claude Askolovitch, Le Journal du dimanche, 12 octobre 2008
(3) Régis Soubrouillard : « Claude Askolovitch, grand espoir du Team Lagardère Media », Marianne2.fr, mardi 26 août 2008
(4) Source Insee
(5) Voir par exemple « Quand Le Journal du dimanche interroge Lagardère », Marianne2.fr, lundi 15 octobre 2007

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