Dimanche : ralentir ! – L'édito d'Ouest France

Ouest-France, Editorial du jeudi 30 octobre 2008

Voilà l’idée du travail le dimanche relancée par le gouvernement qui entend la faire débattre à l’Assemblée avant la fin de l’année. L’idée serait de multiplier les dérogations dans les zones touristiques et les « zones d’attractivité commerciale exceptionnelle », notamment en Ile-de-France et dans le Sud. Objectif : activer le commerce, réveiller l’épargne endormie, bref stimuler la demande pour compenser le déficit dû à la crise. Le bon citoyen sera le consommateur, le pousseur de chariot qui se déplace, même le dimanche… !

Examinons les arguments avancés, faibles à l’exception de ceux concernant les services indispensables. L’argument économique de création d’emplois ? Maintes études ont démontré que non seulement ce n’est pas certain, mais c’est l’inverse qui pourrait l’être en raison de la destruction d’emplois dans le petit commerce. Une majorité de Français disposés à travailler ce jour-là ? Oui, du bout des lèvres et à condition que cela concerne les autres « volontaires » ! Rien de très convaincant, par conséquent.

En revanche, on pressent l’impact d’une telle mesure qui annonce, sans aucun doute, via quelque 180 dérogations, la mort prochaine du dimanche, prié de rentrer dans le rang des jours ordinaires.

Les chrétiens ont de bonnes raisons de demeurer attachés à ce jour, même si la pratique dominicale n’excède plus 5 %. C’est pour eux l’instant de la suspension de l’oeuvre divine, du travail et des objets pour se rendre disponible à autre chose, pour se retourner sur le chemin parcouru les jours précédents. Comme ils sont moins nombreux, on pourrait être tenté de laisser à chaque religion le choix de son jour de repos.

Mais imagine-t-on une société privée de la parenthèse collective pendant laquelle on met l’activité en veilleuse ? Cela voudrait dire que les besoins de l’individu et du secteur marchand l’emporteraient sur le reste.

D’abord, le jour de repos deviendrait flottant, au gré du désir de chacun et de la souplesse de l’activité. Plus de point de repère fixe, pour distinguer un temps où l’on se refait, avant de « réattaquer la semaine », comme on dit souvent. Tout le monde se retrouverait sur une vaste mer, surfant sur sa petite vague. Le temps serait déréglé, éclaté, au gré d’un travail qui n’aurait plus de cadre général.

Qui ne voit les conséquences sur le social, et pour commencer, sur la vie familiale ? Comment assurer des relations régulières entre conjoints, parents et enfants, si l’organisation du temps hebdomadaire annule les différences de rythme, d’occupation ? Faut-il rappeler que l’invention d’un temps réglé (ce fut celui des moines…) a permis le développement de la civilisation ?

Autre conséquence de l’évolution annoncée : il n’y aurait plus de moment qui échapperait à l’emprise de l’activité productive et marchande. Avons-nous réellement besoin d’acheter sept jours sur sept ? Si oui, sommes-nous prêts à renoncer à ce moment de tranquillité, de repos, d’échange avec les proches, que permet le dimanche ? Si non, cela voudrait dire qu’être sans activité extérieure nous est devenu insupportable. Et ne parlons pas d’une disposition à la contemplation, à « l’état de poésie » dont parle Georges Haldas, qui serait à ranger au rayon des antiquités.

Au moment où tout nous invite à reconsidérer un mode de vie basé sur la consommation, la banalisation du dimanche – même au nom de l’emploi – prendrait la direction exactement opposée.

Jacques Le Goff  – Observatoire des réalités sociales (Quimper).

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